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Cambrai, la cathédrale disparue et l’abbaye qui brasse encore

par Hélène Marsac · mis à jour le 22 octobre 2026

La cathédrale de Cambrai n’existe plus. On la connaît par des gravures, par le plan cadastral de 1789, par les fouilles de la place Fénelon. Les Cambrésiens ont vécu mille ans autour d’elle, puis l’ont perdue, et le sol de la ville en garde encore la trace. Je suis monté dans le clocher de l’église Saint-Géry l’an dernier, un après-midi de novembre, pour voir ce qu’on voit quand on regarde l’emplacement de l’ancien édifice : un trou dans l’alignement des rues, un vide qu’aucun immeuble n’a comblé. À dix mètres de là, une brasserie sert sa bière sur des tables de bois, et personne ne lève les yeux vers le manque.

Cambrai compte plus d’églises que la plupart des villes de sa taille, mais aucune abbaye en activité. Celle de Saint-Sépulcre a bruissé de moines pendant des siècles avant de devenir un lycée ; celles du Saint-Sépulcre et de Saint-Aubert se sont éteintes, l’une après l’autre, à la Révolution. Voilà pourquoi une balade à Cambrai, quand on collectionne les abbayes comme je le fais depuis quatre ans, étonne et désoriente à la fois : on y croise beaucoup de pierre religieuse et presque plus de vie monastique. Pour préparer la halte, j’ai ressorti ce dossier complet sur les parcours cambrésiens, qui recense les rues à suivre et les détours qui valent le coup. Le tracé qu’il propose tient en une après-midi. Il m’a servi de carnet de route.

Les béguinages, ces abbayes qui s’ignorent

Rue des Liniers, derrière les façades basses, subsiste un béguinage. Une vingtaine de maisonnettes serrées autour d’une chapelle, un jardin clos, une grille qu’on referme derrière soi. Les béguines n’étaient pas des nonnes : elles travaillaient, louaient, possédaient, et vivaient en communauté sans prononcer de vœux définitifs. Ce détail change tout. On visite ces lieux en oubliant qu’ils abritaient des femmes libres, et l’ensemble, remanié au fil des siècles, donne à voir ce que serait une hôtellerie monastique sans moines pour l’entretenir.

Le patrimoine cambrésien ne se livre pas d’un bloc. Il faut marcher.

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Autour de la place Fénelon, les façades portent des traces de remploi : blocs de grès récupérés d’un édifice détruit, remontés dans un mur plus récent. J’ai compté sept maisons où l’on distingue nettement la reprise. Un tailleur de pierre local m’a expliqué, un soir, que les Cambrésiens du XVIIIe siècle ne jetaient rien et démontaient la cathédrale pièce par pièce, comme on récupère du bois de charpente. Le procédé ne relève pas de la piété. Il relève de l’économie.

Ce que la carte des abbayes apprend sur la ville

Sur les 1 122 fiches du comptoir, quarante-sept correspondent à des abbayes du Nord et du Pas-de-Calais. Presque toutes sont mortes. Les trois quarts n’accueillent plus de communauté ; la moitié se visite comme un monument civil. Le filtre « hôtellerie qui reçoit » ramène à zéro dans un rayon de trente kilomètres autour de Cambrai. Zéro. C’est un chiffre qu’on n’attend pas dans une région couverte de clochers.

Alors faut-il continuer à entretenir ces fiches vides ? Oui, et sans hésiter. Une abbaye qui ne reçoit plus raconte autre chose qu’une abbaye vivante, et cette autre chose m’intéresse davantage : la façon dont une ville s’arrange avec ce qu’elle a détruit. Le brassage, la fromagerie, la distillerie cisterciennes, quand elles existent encore, se raccrochent à des bâtiments où le culte a cessé depuis deux siècles. La bière d’abbaye vendue sur la place de Cambrai n’est brassée ni par un moine ni à Cambrai. On le sait. On l’achète quand même, parce que le nom rappelle une économie qui faisait vivre la ville, et parce que boire une trappiste en regardant un clocher décapité constitue une expérience que peu de villes françaises offrent.

Le beffroi, le marché, et une bêtise

Le beffroi de Cambrai, lui, est debout. Sa tour du XVe siècle domine la place et son carillon joue des airs que peu de gens reconnaissent. Il faut monter, si la grille est ouverte ; c’est raide, court, et la vue porte jusqu’aux lignes d’arbres du canal.

Un détail m’a fait rire, et c’est peut-être la meilleure raison de venir. Dans la ville où a été signée en 1529 la paix des Dames, où Fénelon a écrit son Télémaque et son traité sur l’éducation des filles, on trouve aujourd’hui des bêtises de Cambrai dans toutes les vitrines. Des bonbons. Une confiserie industrielle pour un produit inventé, raconte-t-on, par un apprenti trop maladroit. La légende tient mal debout, mais elle est là, et le contraste entre l’évêché, les traités, la cathédrale engloutie et des bonbons en sachet vaut le déplacement.

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Je ne vais pas prétendre que Cambrai est une destination monastique. Ce serait malhonnête. Mais pour qui visite des abbayes, une ville qui a perdu ses monastères et qui en porte encore les marques vaut une halte, et le parcours de balade cambrésien s’emboîte bien avec une conversation sur le patrimoine religieux : on y parle des évêques, du diocèse, des bâtiments qui ont changé d’usage, et ce fil court dans les pages que j’ai suivies sans jamais devenir une leçon d’histoire. Comptez une matinée pour la cathédrale invisible et les remparts, la journée entière si vous poussez jusqu’aux Archives diocésaines, où plusieurs plans d’abbayes disparues sont consultables sur demande.

Emportez de bonnes chaussures, un carnet, et une liste des abbayes du Nord à cocher. La plupart vous décevront. Une ou deux vous retiendront une heure de plus que prévu.

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